Résistance aux antimicrobiens : quelles conséquences dans les zones de conflits ?

Dans un hôpital de Bangui (RCA), un responsable de laboratoire analyse des échantillons prélevés sur les patients afin de détecter la présence de bactéries résistantes.
Dans un hôpital de Bangui (RCA), un responsable de laboratoire analyse des échantillons prélevés sur les patients afin de détecter la présence éventuelle de bactéries résistantes. © Alexandre Marcou/MSF

Dans les zones de guerre, la destruction des infrastructures de santé et la précarité sanitaire extrême favorisent la prolifération de bactéries multirésistantes, qui menacent des millions de vies. À travers ses interventions de terrain, MSF observe l'impact critique de la résistance aux antimicrobiens sur la survie des patients blessés ou malnutris. État des lieux et solutions d’urgence avec nos experts et expertes.

Un défi de santé mondiale exacerbé par la violence des conflits

La résistance aux antimicrobiens (RAM) constitue une menace croissante pour la santé publique, la sécurité alimentaire mondiale et le développement ; on estime qu’elle causera 8,2 millions de décès par an d’ici 2050. Son impact est particulièrement grave dans les contextes fragiles et dans les zones touchées par des conflits.

Qu’est-ce que la résistance aux antimicrobiens ? 

Les traitements antimicrobiens sont utilisés pour lutter contre diverses formes de microbes (bactéries, virus, champignons ou parasites). Si les antibiotiques sont les plus célèbres, cette famille inclut aussi les produits ciblant les autres types de germes comme les antiviraux, les antifongiques et les antiparasitaires.  

On parle de résistance (RAM) quand ces microbes évoluent pour échapper à l'effet des médicaments. Résultat : les traitements deviennent inefficaces, les mesures de prévention et de contrôle des infections sont plus difficiles à mettre en œuvre et les maladies infectieuses circulent plus facilement. 

Les conflits agissent comme des accélérateurs de cette résistance. L’effondrement des services essentiels (eau, assainissement, électricité) crée un terrain fertile pour la propagation des pathogènes. Lorsque l'accès aux diagnostics est rompu, l'usage inadapté de médicaments antibiotiques devient souvent le dernier recours. L'ONU a d’ailleurs fait de la résistance aux antimicrobiens une priorité de santé mondiale dès 2016.

Témoignages du terrain : quand les antibiotiques ne répondent plus 

Sur le terrain, les équipes de MSF observent une complexité croissante des cas cliniques.  

Kalyan Velivela, responsable du programme de santé de MSF pour le Soudan du Sud, l’Éthiopie et le Nigeria, travaille dans les contextes les plus fragiles. 

« Les antibiogrammes révèlent une forte résistance aux antibiotiques, alors que nous observons des cas de plus en plus complexes : des enfants souffrant de malnutrition sévère, des prématurés atteints de septicémie et des patients présentant des blessures graves. Dans les zones reculées, il y a une résistance au Staphylococcus aureus, à la Klebsiella pneumoniae et même à des isolats d’Acinetobacter baumannii, classés par l’OMS comme un organisme critique résistant à de multiples antibiotiques. »

Le cas critique de Gaza : l'effondrement d'un système de protection

À Gaza, le témoignage d'Alaa Abed, responsable de la prévention et du contrôle des infections (PCI) pour MSF, illustre l'urgence absolue. Avant la phase aiguë de la guerre, les protocoles d'hygiène étaient rigoureux. Aujourd'hui, la surpopulation et la destruction des infrastructures sanitaires rendent la lutte contre les infections quasi impossible :  

« Au début de la guerre, on a assisté à une forte augmentation du nombre de blessés, rendant impossible le respect des mesures élémentaires de prévention et de contrôle des infections. Les patients infectés étaient hébergés dans une seule tente, quels que soient les agents pathogènes ou les précautions requises. Les tables d’examen ne pouvaient pas être nettoyées entre chaque patient, et les soins des plaies étaient souvent prodigués sur un brancard commun. » 

  • Surpopulation extrême : Des structures prévues pour 300 patients en accueillent plus de 700. 
  • Pénurie d'eau potable : Les hôpitaux utilisent parfois de l'eau de mer salée, entrainant la corrosion des instruments et du matériel chirurgical, déjà rares.  
  • Système D médical : Les difficultés sont telles que les équipes en doivent parfois découper des compresses abdominales en cinq pour pallier les ruptures de stock.

Résultat : dans certains établissements soutenus par MSF, le taux d'infection chez les blessés atteint 37 %, avec une prédominance alarmante de bactéries multirésistantes.

Les recommandations de MSF : comment agir face à l'urgence ?

Pour MSF, la lutte contre l'antibiorésistance à l’échelle mondiale ne peut se limiter à une approche purement médicale. Elle nécessite une action politique et logistique, particulièrement en zone de conflits, coordonnée autour de plusieurs piliers : 

1. Prioriser la Prévention et le Contrôle des Infections (PCI) 

La prévention et le contrôle des infections (PCI) doit devenir une priorité absolue des plans d'urgence d’humanitaire. Cela passe par des protocoles simplifiés mais rigoureux, adaptés aux contextes où les ressources sont limitées, afin d'endiguer la propagation des bactéries entre les patients. 

2. Garantir l'accès aux diagnostics rapides 

La prise en charge des cas complexes est entravée par l'absence d'outils d'analyse biologique sur le terrain. MSF appelle notamment au développement de kits de diagnostic simplifiés et de tests rapides pour identifier les agents pathogènes chez les patients (point-of-care) qui soient robustes et utilisables même dans des contextes difficiles. 

3. Sécuriser les chaînes d'approvisionnement en matériel médical 

Il est crucial d'assurer des couloirs humanitaires dans les zones de conflit pour acheminer des antibiotiques de qualité, restaurer l’accès à l’eau et aux services et matériel d'hygiène de base et étendre la couverture vaccinale, qui restent la première ligne de défense contre les risques d'infection. 

La résistance aux antimicrobiens n'est pas un problème médical isolé ; c'est un enjeu de survie globale. Pour protéger les plus vulnérables, une collaboration étroite est nécessaire entre les gouvernements, les bailleurs de fonds et les acteurs humanitaires.

Notes

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