Syrie : quand la paix n’efface pas la guerre – populations déplacées et usées par des années de conflit

Des milliers d'abris pour personnes déplacées sont parsemés dans la ville d’Idlib
Des milliers d'abris pour personnes déplacées sont parsemés dans la ville d’Idlib. © Ahmad Amer/MSF

Après 14 années de guerre, la Syrie reste encore fortement impactée par les conséquences du conflit et des tensions persistantes. L’effondrement du système de santé, la pénurie d’eau, la pauvreté extrême et les déplacements répétés continuent de mettre des milliers de personnes en danger. Depuis la chute du gouvernement de Bachar Al-Assad le 8 décembre 2024, Médecins Sans Frontières (MSF) a pu avoir de nouveau accès à des zones restées hors d’atteinte pendant la guerre. Sur place, nos équipes ne peuvent que constater l’ampleur des dégâts : des villes en ruine, un système de santé insuffisant, des camps de réfugiés insalubres et une population épuisée par plus d’une décennie de conflit.

Un système de santé au bord de l’effondrement

Après plus de 14 ans de guerre et un accès limité à travers le pays, MSF alerte sur un système de santé au bord de l’effondrement et des besoins sanitaires immenses. Des milliers de centres de santé sont endommagés ou hors service, vidés de leur personnel soignant et de matériel médical.

« Des années de crise prolongée ont gravement affecté la capacité de l’hôpital national de Nawa (Deraa), à fournir des soins, rendant plus difficile l’accès aux soins pour les personnes nécessitant une attention médicale immédiate, en particulier les soins maternels et infantiles », explique Ulrich Crepin, chef de mission MSF en Syrie.

© MSF
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Lors d’une enquête menée par MSF dans le Nord de la Syrie, dans les gouvernorats d’Al-Hasakah et de Raqqa, 90% des personnes interrogées déclaraient avoir reporté ou évité des soins médicaux en raison du coût élevé des consultations et médicaments, du manque d’établissements proches ou fonctionnels et des difficultés liées au transport.

Les coupes budgétaires dans l’aide internationale opérées en 2025 n’ont fait qu’aggraver la situation humanitaire en Syrie. L’impact des réductions de l’aide internationale a touché tous les secteurs de l’aide et de nombreuses organisations humanitaires ont dû se retirer, réduisant drastiquement les activités à travers le pays et rendant la réponse aux urgences très difficile. Abu Musa, résident d’un camp de personnes déplacées, témoigne : « Cela fait un an et quelques mois que nous n'avons pas reçu d'aide des organisations humanitaires ; après la libération, personne n'a apporté aucune aide aux personnes vivant dans les camps ».

Dans le sud, à l’hôpital national de Nawa (Deraa), nos équipes ont participé à la réhabilitation des centres de soins de santé primaires (PHCC), en étroite collaboration avec la Direction de la Santé et dispensent des soins médicaux maternels et infantiles, marquant la première intervention dans la région depuis 12 ans. « Notre objectif était de faire en sorte que les femmes et les filles puissent accéder aux soins en toute sécurité et dans la dignité, même après des années de perturbation », explique Ghetnet Elias, coordinateur de projet MSF.

Une infirmière s'occupe d'un nouveau-né dans l'unité de soins néonatals soutenue par MSF à l'hôpital national de Nawa, dans le gouvernorat de Deraa.
 © Asil Sari/MSF
Une infirmière s'occupe d'un nouveau-né dans l'unité de soins néonatals soutenue par MSF à l'hôpital national de Nawa, dans le gouvernorat de Deraa. © Asil Sari/MSF

Dans le Nord du pays, l’hôpital MSF d’Atmeh, dans la région d’Idlib est le seul à prendre en charge les victimes de brûlures à Idlib.

Parallèlement, nos équipes ont déployé de nombreuses cliniques mobiles à travers tout le pays, afin de garantir l’accès aux soins de santé primaires aux populations les plus isolées comme à Alep, Idlib et dans la région de Damas.

Enfin, MSF offre des soins en santé mentale, particulièrement à Daraya dans la région de Damas, où « les soins de santé mentale ne se limitent pas à un simple traitement, [mais] consistent à offrir une bouée de sauvetage à ceux qui ont tant perdu », explique Marion Robinson, responsable des activités de santé mentale chez MSF. 

Une crise silencieuse : l’explosion des maladies non transmissibles (MNT)

Les Maladies Non Transmissibles (MNT), aussi appelées maladies chroniques nécessitent une prise en charge durable dans leur traitement (diabètes, maladies cardiovasculaires, maladies respiratoires chroniques). Toutefois, du fait des failles dans le système de santé et d’approvisionnement des médicaments disponibles qui restent inabordables pour la majorité de la population, le suivi des MNT demeure extrêmement compliqué.

« Nous n’avons pas pu obtenir de médicaments pour la maladie chronique de mon père pendant plus de quatre mois. Son état s’est aggravé et s’est compliqué, nécessitant finalement une intervention chirurgicale urgente. Nous avons tout fait pour réunir l’argent nécessaire à l’opération, mais il était trop tard. Mon père est décédé », relate *Khoula, une habitante d’Al-Hasakah.

Ces maladies, malgré leur omniprésence, restent invisibles dans les priorités des urgences, alors même que, toujours selon notre enquête, 85% des personnes interrogées dans le Nord de la Syrie déclaraient qu’un membre de leur famille ou eux-mêmes souffraient d’une MNT.

Les équipes de MSF collaborent avec les autorités sanitaires locales pour tenter de répondre à ces besoins. Elles y soutiennent notamment des cliniques spécialement conçues pour le traitement des MNT, dans plusieurs gouvernorats.

L’eau, la faim, et la pauvreté : les éléments d’une crise qui perdure

Le manque d’eau, la faim et la pauvreté touchent encore des milliers de personnes en Syrie et accentuent davantage les risques sanitaires. L’accès à ces ressources essentielles est mis en péril par des années de destruction et de déplacements.

L’eau : une ressource devenue hors de portée 

L’accès à l’eau et à l’assainissement représente un enjeu considérable dans les contextes de conflits où l’accès à une eau potable en quantité suffisante est très limité.

Selon notre enquête, dans les gouvernorats d’Al-Hasakah et de Raqqa, seulement 37% des ménages disposent d’un accès régulier à une quantité suffisante d’eau pour répondre aux besoins d’hygiène et domestiques de base.

Face à des interruptions répétées des principales sources d’eau potable, comme cela a été le cas à la station d’Allouk, dans le Nord de la Syrie, des milliers de personnes sont contraintes de se tourner vers des sources d’eau non sécurisées et non réglementées, augmentant les risques sanitaires et de propagation des maladies hydriques.

Des robinets d'eau publique alimentés par un grand réservoir, devant lesquels des femmes remplissent des bidons d'eau dans le quartier de Ghweiran, à Hassaké, dans le nord-est de la Syrie.
 © Gihad Darwish/MSF
Des robinets d'eau publique alimentés par un grand réservoir, devant lesquels des femmes remplissent des bidons d'eau dans le quartier de Ghweiran, à Hassaké, dans le nord-est de la Syrie. © Gihad Darwish/MSF

 « Nous ne nous lavons qu’une fois tous les cinq jours maintenant. Nous devons choisir entre être propres et être hydratés », déclare *Khalid, un homme de 26 ans déplacé à Al-Hasakah pendant les années du conflit. 

Dans les camps de personnes déplacées, les difficultés d’accès à l’eau sont encore plus grandes. MSF a participé à la réhabilitation de puits et à la distribution d’eau potable à travers tout le pays pour assurer un accès minimum à l’eau.

Accéder à l’eau représente également un enjeu considérable pour les femmes qui sont les plus touchées par l’insécurité hydrique, alors que le plus souvent, ce sont elles qui sont chargées de l’approvisionnement en eau au sein de leurs familles. Elles parcourent de longues distances et sont exposées, au cours de ces déplacements à l’épuisement physique, au harcèlement et aux violences sexuelles.

La pauvreté et la faim : deux facteurs qui participent à la crise humanitaire en Syrie 

Selon l'Organisation des Nations unies (ONU), en Syrie, neuf personnes sur dix vivent sous le seuil de pauvreté, qui est de deux dollars par jour, et une sur quatre est sans emploi. Dans le Nord de la Syrie, les revenus mensuels médians sont de 150 dollars US par ménage. Pour les familles à faibles revenus, la nourriture, dont les prix ont flambé, est devenue de plus en plus inaccessible. Selon notre enquête, 77% des ménages interrogés déclarent manquer de nourriture plusieurs fois par mois.

La pauvreté et la faim sont des conséquences des années de guerre et la corruption, les détournements massifs du régime et les sanctions économiques qui touchent encore aujourd’hui la Syrie sont autant d’éléments qui font perdurer la crise humanitaire à travers le pays.

Une vie de déplacement : des camps qui se vident mais un retour impossible

Vivre dans des camps de personnes déplacées : des prisons à ciel ouvert

Selon l'ONU, en juillet 2025, plus d’1,5 million de Syriens déplacés à l’intérieur du pays sont retournés dans leur région d’origine et plus de 641 000 réfugiés syriens ont regagné la Syrie depuis les pays voisins.

Dans le Nord-ouest, dans les régions de Homs, Hama, Alep et Idlib, le phénomène d’encampement s’installe malgré la fin de la guerre. Osama Joukhadar, responsable logistique de MSF, explique : « Les gens ici vivent dans des abris extrêmement précaires. Ils sont exposés au froid, au vent et à la neige. Chaque hiver, les familles luttent simplement pour survivre ».

Les équipes de MSF, parmi les rares acteurs humanitaires encore présents sur place, apportent leur soutien aux familles déplacées en distribuant du matériel de chauffage – comme du charbon, des bâches en plastique et des tentes. Ces distributions permettent aux familles de supporter les mois d’hiver et de réduire les risques immédiats liés au froid.

 Les équipes de terrain de MSF se mobilisent pour fournir du matériel de chauffage à plus de 1 000 familles vivant dans des conditions difficiles dans les camps de déplacés de la région du nord-ouest de la Syrie. Nord-ouest de la Syrie, janvier 2025.
 © Abdulrahman  Sadeq/MSF
 Les équipes de terrain de MSF se mobilisent pour fournir du matériel de chauffage à plus de 1 000 familles vivant dans des conditions difficiles dans les camps de déplacés de la région du nord-ouest de la Syrie. Nord-ouest de la Syrie, janvier 2025. © Abdulrahman Sadeq/MSF

« Cela fait un an et quelques mois que nous n'avons pas reçu d'aide des organisations humanitaires ; après la libération, personne n'a apporté aucune aide aux personnes vivant dans les camps ici », détaille Abu Musa, qui réside dans l'un de ces camps.

Dans les camps, l’accès aux soins a été gravement compromis et la population a été exposée à la négligence et à la violence, comme dans le camp d’Al Hol, dont la fermeture en 2026 a entraîné de nouveaux déplacements massifs.

Pour certains, leur séjour dans le camp a été marqué par la coercition, l'exploitation et les abus, reflétant une réalité bien plus complexe que ce qui est souvent reconnu. Les habitants, y compris les enfants, sont systématiquement traités comme une menace pour la sécurité plutôt que comme des individus ayant des droits et des besoins. 

« Pendant sept ans, la communauté internationale a participé et maintenu un système de détention illimitée dans le désert du nord-est de la Syrie, justifié au nom de la sécurité », explique Stephen MacKay, responsable des opérations et chargé des programmes de MSF en Syrie.

Vue générale du camp d'Al-Hol.
 © Azad Mourad/MSF
Vue générale du camp d'Al-Hol. © Azad Mourad/MSF

La fermeture des camps sans perspective de retour 

La chute du gouvernement de Bachar Al-Assad a symbolisé l’espoir d’un possible retour dans les villes d’origine de la population syrienne. Toutefois, de nombreuses personnes déplacées internes sont confrontées à plusieurs freins : crainte sécuritaire, manque d’abris et absence de soutien humanitaire. Aucune des conditions permettant la reconstruction et un retour à la vie normale ne sont assurées aujourd’hui.

À leur retour, les habitants découvrent des villes en ruine, vides de services essentiels, leurs maisons sont détruites et les réseaux électriques endommagés. Le retour peut aussi s’avérer dangereux du fait de la présence de munitions non explosées et de mines terrestres disséminées dans les maisons et les terres agricoles.

Dans certaines villes de l’est de la Syrie, comme à Deir ez-Zor, les équipes de MSF ont également découvert des engins non explosés dans des centres de santé qu’elles prévoyaient de soutenir.

Des enfants jouent avec un pneu de voiture après la sortie de l'école, alors qu'ils rentrent chez eux dans l'une des rues de Daraya.
 © Al Baraa Haddad/MSF
Des enfants jouent avec un pneu de voiture après la sortie de l'école, alors qu'ils rentrent chez eux dans l'une des rues de Daraya. © Al Baraa Haddad/MSF

Vers une reconstruction : ce que fait MSF aujourd’hui 

Malgré de fortes limites opérationnelles, qu’elles soient liées à la sécurité ou au manque de moyens, et un contexte toujours instable, MSF continue d’agir en Syrie et renforce progressivement ses activités pour offrir des soins de santé aux populations les plus exclues dont les besoins restent immenses.

MSF maintient sa présence dans 14 gouvernorats du pays, où l’organisation appuie plus de 15 structures de santé — centres de soins primaires (PHCC), hôpitaux, cliniques mobiles — en collaboration avec les autorités sanitaires locales. Elle contribue également au développement d’un réseau national pour le traitement des brûlés, un enjeu majeur dans un contexte marqué par les accidents domestiques, les risques industriels et les séquelles de blessures de guerre.

En parallèle, MSF intervient dans la réponse aux urgences, qu’il s’agisse d’épidémies, de crises climatiques ou d’hivers rigoureux. L’organisation soutient aussi la prise en charge des maladies non transmissibles, de la santé mentale et de la santé maternelle, afin d’offrir une réponse médicale complète et durable.

L’objectif est clair : rapprocher les soins des communautés qui n’y ont plus accès, et contribuer à reconstruire une vie digne pour celles et ceux que les années de guerre ont impactées.

Syrie : 15 ans d'opérations au coeur du conflit

* Les noms ont été modifiés 

Notes

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